lundi 29 juin 2015

Humeurs pèlerines

J'aime être cette fille sur le bord du Chemin, un peu nomade, un peu vagabonde. Celle que les autres regardent (et saluent souvent) lorsqu'ils vont travailler, faire leurs courses ou s'occuper de leurs enfants.

J'aime être celle-là entre deux ports, deux étapes, deux vies sûrement aussi. Que les gens viennent interroger dans les gares ou les cafés, si facilement identifiable avec mon bâton et ma coquille sur le sac. Saint-Jacques ? Santiago ? Compostella ? J'aime être une parmi les autres, sans âge, sans histoire, sans métier. Juste une passante qui ne fait que passer, aller de l'avant, et en aucun cas ne reviendra sur ses pas. Et plus la route se fait, et plus le rire se fait léger. Kilomètre après kilomètre. Et nous recherchons l'ombre dans les fossés, faisons escale sur les trottoirs, pique-niquons sous les porches des églises. Voyageurs de la Terre et du ciel.

J'aime marcher seule, méditante et souriante, enfin sortie de toute attente. J'aime partager le repas de ces gens que je ne connais pas, et qui deviennent mes frères et sœurs par le simple fait d'être là. En une chaîne qui se tisse presque malgré moi. Ensemble. Pèlerins. Un mode de vie, une ligne de cœur, une tentative sans obligation de résultat. Une métaphore de l'existence, un engagement renouvelé chaque matin.

(Visuel : On boit bien à l'Abbatiale de Conques !)

Comment peut-on être pélerin ?

C'est un moment étrange, celui où l'on saute le pas, portant sa maison sur son dos, tel un escargot. Descendre les grands escaliers de la Basilique du Puy comme on se jetterait dans le vide. Et devenir ce que les autres regardent avec beaucoup d'interrogations, voire parfois un zeste de dédain, un pèlerin. 

Accepter de larguer les amarres sans bien savoir ni comment ni pourquoi, se mêler à d'autres dont on ne connaît pas les codes, partir, prendre la route. Enfin. Tourner une page sans trop connaître ce qu'il y a derrière, et renoncer. Renoncer à tant de choses de son plein gré et d'abord à ce que l'on croit qui constitue notre identité. Sur le Chemin, nous devenons un prénom, un lieu de départ, un autre d'arrivée (tout le monde ne va pas jusqu'à Santiago). Peu d'autres questions, sauf si l'on tisse au fil du temps des liens plus profonds. Renoncer aussi à notre confort et ce que l'on croît être notre sécurité.

Comment peut-on être pèlerin ? Accepter de dormir dans des dortoirs de 4 à... 40 personnes (voire davantage !). Manger du porc (la viande la moins chère il faut croire) agrémenter à toutes les sauces ? Être réveillé à 6 heures voire plus tôt pour marcher tant qu'il ne fait pas trop chaud ? Bronzer en tranches napolitaine ? Souffrir des pieds (le pèlerin prie avec ses pieds, pouvons-nous tous confirmer...) ? Mais aussi de la chaleur, du froid, de la pluie, de la promiscuité, voire de la soif parfois (et donc fréquenter avec une grande assiduité les cimetières, points d'eau providentiels !) ? Sans oublier le pompon, tous ces insectes qui nous font la cours au quotidien, les punaises de lit et les tiques devenant des obsessions pour certains ?

Alors comment expliquer que le Chemin nous appelle et nous rappelle avec une telle intensité, que toute personne l'ayant parcouru en tout ou partie, sait qu'elle y retournera. Un jour. Tout autant qu'il existe un esprit du Chemin, il existe une magie du Chemin. Magie des retrouvailles avec soi-même à nulle autre pareille (dans son incarnation jusqu'à son essence spirituelle). Magie de la rencontre avec l'autre, les autres, cœur à cœur, compagnons au sens littéral du terme avec lequel on partage le pain (et la bière !). Célébrer. Rire et chanter. Et parfois pleurer. Se soutenir. Être ensemble à l'école de notre humanité, de notre humilité. Et finalement, au fil de nos pas, trouver la vie bien légère, se concentrer uniquement sur ce qui est nécessaire, le vivre, le dormir, le manger. Véritablement s'en remettre, se confier, cesser de tout organiser, marcher, marcher. S'ouvrir à l'autre, à l'étranger, à la vie, son impressionnante diversité, et sa beauté. Pèleriner, cheminer, c'est toucher du doigt l'essentiel - l'essence du ciel -, renoncer à s'attacher, prendre conscience de ses propres priorités. Devenir poussière d'étoile. Pour irradier. L'amour et la liberté.

(La stèle sur la photo marque l'endroit où se rejoignent trois des quatre chemins français vers Saint-Jacques de Compostelle, celui du Puy, de Vezelay et de Tours)