vendredi 4 septembre 2015

Partir revenir

Après plus de 1500 km à pied cap vers l'Ouest direction Santiago, une page est tournée. Il se peut que dans ma vie, des choses soient en train de se transformer. Presque malgré moi. Sans que ce soit d'une manière ou d'une autre un effort de ma volonté.

J'ai fait la route, de bout en bout et même au-delà, et je suis fière de moi. J'ai marché dans la nuit, sous une chaleur d'enfer et parfois sous la pluie. J'ai marché en chantant (beaucoup), j'ai marché en pleurant, j'ai marché en me demandant ce que j'étais en train de chercher. Mais j'ai toujours continué. Reprenant matin après matin mon bâton de pèlerin. Un pied devant l'autre. Ne pas trop se poser de questions. Juste avancer. Honnêtement, ce n'était pas si compliqué. D'ailleurs il y a des enfants sur le chemin et des personnes vraiment âgées. Non, la difficulté n'est pas où je pensais qu'elle était. La vraie difficulté pour moi était de larguer les amarres, de laisser derrière moi une vie en ordre (ou disons dans un désordre que je maîtrisais), de renoncer au moins un temps à mes attachements, à la tendresse de mes proches, à mes amis, au lien valorisant avec mes patients, à mon univers protecteur et bienveillant. Juste pour vivre autre chose. Juste pour me tester. Ce n'était pas si simple non plus... Deux fois, j'ai failli rentrer.

Le premier soir, tout premier soir de marche, j'avais été trop présomptueuse (et encore je ne sais pas comment j'aurai pu faire autrement car il n'y avait pas de place dans les gîtes avant), la route avait été longue, très longue et j'ai fini par une longue descente vraiment difficile (la descente de Monistrol est réputée comme étant particulièrement dangereuse et l'hélicoptère vient régulièrement secourir des gens). Deux fois je suis tombée. Le sac à dos était lourd, le jour déclinait. Je me suis simplement dit, je me suis trompée, cette aventure-là n'est pas pour moi, je ne vois pas pourquoi je devrai me forcer à continuer. Heureusement, l'accueil au refuge a été joyeux, lumineux, compatissant. Le lendemain j'ai repris la route sereinement. C'était parti !

La seconde fois, c'était en Espagne, à Viana. Nous avions marché sous une chaleur torride, et cela demandait une grande concentration, une véritable détermination. La fatigue se faisait sentir, on se levait très tôt, les nuits en dortoir ne sont pas toujours très réparatrices... Un ami avait dû rentrer chez lui parce qu'il avait les pieds trop abîmés pour encore marcher. Après le dîner, j'ai eu mon fils au téléphone, m'annonçant qu'il avait une grosse angine. Il faut savoir que mon fils n'est jamais malade (je touche du bois). Il a pris une fois des antibiotiques dans sa vie, il a manqué une journée d'école durant toute sa scolarité et encore pour cause de flemmardise aiguë. Et là, il n'était vraiment pas bien. C'est un grand garçon et même un jeune adulte, mais il n'empêche que j'étais dans une petite ville d'Espagne, avec des (presque) inconnus, et mon fils avait besoin de moi... Je me suis assise sur le bord du trottoir, en me demandant vraiment ce que je faisais là, quel sens pouvait avoir tout ça. Heureusement, mes amies, mes merveilleuses amies - merci Victoire, merci Nathalie - (et mes toutes aussi magnifiques belle-filles) ont pris le relais et ont joué les mamans de substitution avec tout l'amour dont elles sont capables, et ce n'est pas peu dire. Paradoxalement, c'est à partir de ce moment là, que j'ai vraiment pu lâcher mon portable, penser davantage à moi, et m'immerger dans mon pèlerinage.

Alors aujourd'hui quand les gens m'interrogent, me scrutent, me regardent... Raconte-moi, Compostelle ! Je ne sais pas quoi dire. Je peux juste dire les amitiés florissantes du chemin, je peux juste dire l'apprentissage de la confiance, ces moments de doute et les moments d'entrain. Je peux juste dire qu'après chaque instant de découragement, un miracle est advenu. Je ne sais pas si j'ai changé. Je ne sais même pas si j'espérais changer, je ne pense pas être partie pour réparer quelque chose. Je constate en revanche que ma vie, elle, est en train de bouger. Que des choses que je pouvais tolérer me deviennent impossible à supporter, que je me mets en colère beaucoup plus facilement. Que je suis submergée d'émotions lorsque j'entre dans un lieu de culte. J'ai une nouvelle fois appris que l'arrivée importe peu, et que c'est le chemin qui doit être joyeux. J'ai surtout appris que je pouvais me passer de beaucoup de choses (on s'encombre peu lorsque l'on porte tout sur son dos). Sauf du lien avec l'autre, avec les autres. Que lorsque la route est difficile, c'est le fait d'être ensemble qui fait la différence, qui encourage, qui contient. Qui soutient.

Et puis au bout de tout ce temps, plus de deux mois passés à cheminer, si j'étais heureuse d'arriver, j'ai vite eu hâte de rentrer. Je n'aurai pas pu revenir à pied ! J'ai passé trois jours en bord de mer avec mes nouveaux amis, ma famille de Compostelle. Puis chacun s'en est retourné chez lui. Je pleurais de joie lorsque mon avion a atterri. Paris en août était doux, apaisant. Mes proches étaient là. De nombreux amis aussi. Alors j'ai pris soin de moi. J'ai dormi, j'ai mangé, j'ai encore dormi. Pas question de travailler, ni même de faire du yoga, j'ai à peine lu, beaucoup traîné. Mon corps était fatigué. J'avais besoin de prendre mon temps. De me reposer.

J'ai le sentiment que c'est comme une grossesse. Un bouleversement, une fatigue de fond, et la nécessité d'appréhender une nouvelle réalité. Me mettre au monde. Laisser les choses se poser, sédimenter. Je pense que cela prendra plusieurs mois. Voire davantage. Revient-on jamais de Compostelle ? J'ai aimé faire cette route. J'ai aimé être en chemin, le statut de pèlerin me convient bien. Ce dénuement, ce dépouillement. Je suis incapable de dire si je repartirai ou pas pour ce type d'aventure. Même si j'ai déjà quelques idées derrière la tête ! Mais j'attendrai vraiment que ce soit de l'ordre de la nécessité. Comme cette fois. Un tel engagement ne peut provenir que d'un choix profond, existentiel. Quitter les gens que j'aime ne peut pas se faire sur un coup de tête, une envie superficielle. Pour l'instant, la chose principale que Compostelle m'a appris peut en effet se résumer ainsi : je ne savais pas que j'aimais à ce point les gens que j'aime. Au bout du compte, au final, abrasée par ma route, lasse, épuisée, pierre polie par le Chemin, au-delà de ma fierté et de ma joie même d'être allée au bout de mon dessein, il ne reste que l'amour. Un sentiment d'amour incroyable, qui me surprend et qui m'étreint.