mardi 17 janvier 2017

Tendrement. Infiniment.

C'est ma croyance depuis longtemps. Ce que je pense profondément : la tendresse et l'humour sauveront le monde. Bien plus que l'intelligence, la volonté ou la ténacité. 

La tendresse et l'humour constituent les soubassements de notre existence, c'est du moins ce que je crois. Auxquels je veux bien ajouter la poésie et la beauté. J'ai pu, ces derniers temps de deuil, incroyablement l'expérimenter... Oh oui, l'amour, ah oui, la joie... Comme ils sont importants, essentiels ! Comme ils sont parfaits ! Dans la tendresse et l'humour, je lis toute notre imperfection, toutes nos petites négociations. Et ce lien formidable, qui nous dit, malgré tout... Malgré nos défauts, notre ombre, nos illusions, malgré les histoires que l'on se raconte, que je me raconte... Loin d'un idéal. Dans la vie. Les deux pieds dans la boue, la tête dans les étoiles. Là où vous êtes. Là où je suis.

La tendresse, ce sont ces mots-cadeaux, ces messages dont vous m'avez couverts alors que la vie se faisait un peu plus sombre dans ma contrée. Un nuage est passé. Vous étiez là, nombreux, pour moi. Ce sont mes deux filles qui m'encadrent lors de ce moment-évènement, et qui disent la présence, l'attention, la bienveillance. Ce sont mes amies, mes fées, mes semeuses, qui sont toutes là à rire, à chanter, à danser, à célébrer dans tous les cas, une nouvelle fois "l'amitié, l'amour, la joie" et la vie, surtout la vie (Ah oui, on avait bu aussi !). Ce mot-lumière au cœur de la nuit, qui dit moi aussi, je suis en train de prier pour lui. C'est la main de cet homme qui tient si fort la mienne lors du passage difficile, et cet autre qui appelle, tous les jours, jusqu'à ce que je sois sortie du tunnel. C'est la douce maladresse de ma maman, qui ne sait plus comment consoler ma peine. Ou bien ma sœur qui se tient là, et qui m'écrit, qui me fait parler, pour m'aider, me soulager. La tendresse, ce sont ces regards de mes élèves qui me contiennent et me soutiennent, quand je m'empêtre dans les phrases et dans mes idées. Pas de jugement, pas d'arrière-pensée. Ce sont ces mains, ce sont ces bras qui s'enroulent autour de moi, présents, humains, incarnés.

Plutôt que les grandes déclarations, ces mots chuchotés à la terrasse d'un café. Plutôt que les dîners raffinés, ce repas improvisé, et moi blottie sur ce canapé. Plutôt que les cérémonies, l'or de la présence de ces amis qui ont traversé l'Atlantique pour témoigner, et ainsi nous aider à intégrer la réalité.

La tendresse, c'est aussi ce temps, cette douceur que j'accepte de me donner. Changer de tempo, me recroqueviller contre moi-même, me souvenir. Ne pas tricher. Accepter les ombres de ma vie, et m'adapter. Me consoler. Prendre refuge, m'offrir le silence, m'ouvrir à l'imprévu, même si ce n'est pas celui-ci que j'avais espéré... Je n'ai pas dit que la volonté ou l'intelligence n'étaient pas importants, je dis juste que ce sont des outils au service de quelque chose de plus essentiel. Notre humanité.

Merci à Sophie pour sa photo, jolie, jolie, tellement belle, tellement elle, tellement nous aussi...

lundi 9 janvier 2017

Clair-Obscur

Croire à la joie, à l'amour, à la cohérence de nos existences, lorsque tout va bien, est relativement enfantin. Mais lorsque la vie nous chahute, nous malmène, nous chagrine, conserver la foi représente un vrai challenge. Dans cet espace du deuil qui est aujourd'hui le mien, je mesure une nouvelle fois la beauté de notre fragilité, mais aussi l'essence de l'engagement qui nous est demandé.

Je me réveille très tôt le matin, mon cœur tangue, il fait des siennes. Des larmes coulent toutes seules. Je me rappelle alors qu'il se passe quelque chose. Tu n'es plus. Demain s'écrira sans toi. J'ai froid.
Pourtant je sens aussi que tout est parfait. Je suis (et c'est ma nature), toute d'émotions et de vibrations. Il faut que la vague passe pour que je commence à me centrer. Pour que je puisse poser un regard un peu distancié sur ce qui est en train d'arriver. La mort d'un être cher, surtout si rapide, en plus le jour de mon anniversaire, m'a profondément touchée, c'est un fait. Elle me force néanmoins à revisiter mes priorités, et surtout à ne pas négliger certains aspects de ma vie que je mets parfois de côté. Nous étions suffisamment proches pour que toute ma vie s'en trouve questionnée. Mais je sais tout aussi bien que je ne suis pas anéantie. Ma tristesse est immense, je ne sais pas comment nous allons vivre son absence, mais je sais que je continuerai à travailler, aimer, être dans la joie. Aussi.

Surtout, et c'est vraiment l'essentiel je crois, cela m'interroge sur ma foi et sur la profondeur de celle-ci dans ma vie, sur son enracinement. Je crois aux Forces de l'Esprit, comme disait François Mitterrand, mais pour être honnête, j'y pense lorsque j'ai le temps ! Dans le référentiel numérologique qui me concerne (et non celui de l'humanité qui est en année 1), je viens d'entrer en année 7, l'année de la spiritualité, et je vous avoue que cela ne m'enthousiasmait que moyennement. Or il se trouve que Guy était - entre autres - un être réellement spirituel. Lors de nos discussions, face à mes emballements, il me ramenait systématiquement à cette dimension du vivant. Et je n'ai aucun doute que c'est ce qu'il ferait maintenant. Je ne dis pas que la spiritualité n'a aucune place dans ma vie : mon Pèlerinage vers Compostelle n'a fait que la renforcer, et même ce petit bout du Camino l'année d'après. Mais cette année, je pensais passer mon tour pour cause d'autres priorités à gérer. Je sais aujourd'hui qu'il n'en sera rien. Je vais prendre soin de cette partie de moi, lui redonner sa place centrale : je reprendrais donc la route (un temps), afin  de me reconnecter à plus grand que moi, qu'on l'appelle la Vie, la Nature, Dieu ou le karma.

Dans cet instant tout d'ombre, les lumières ne manquent pas de briller, je reçois tellement d'amour, de présence : mes proches, mes amis sont là. Indéfectibles sentinelles. Parce que j'ai du mal à parler, j'écris. Je pose les mots, je dis. Donc d'abord je vous dis merci. C'est comme si, malgré  le chaos intérieur,  je percevais mieux ce qui devait être mon axe. Ce qui me fait sens. Ce qui m'enthousiasme, et m'apaise dans un même temps. Comme si je commençais aussi, au-delà des moments partagés, des rires, de la présence, des conseils, de la tendresse, à mieux mesurer le cadeau magnifique qu'a été cet homme dans ma vie. Dans une dimension que je n'avais peut-être pas soupçonnée à priori.

(Ce sublime haïku sur la photo est de Pascale Senk, auteure de L'effet haïku, Leduc.s Editions, en hommage à Guy Corneau. Merci à elle de m'avoir autorisée à l'utiliser pour illustrer ce texte)

dimanche 8 janvier 2017

A l'ami disparu

Pourquoi écrire ? Pourquoi t'écrire publiquement qui plus est ? Je crois que j'en ai besoin. Je crois que c'est ma manière de dire c'était, et donc c'est. Parce que tu es un personnage public, et que depuis ton départ, je vois ta photo sur les murs de mes amis, je lis des textes qui parlent de toi, et qui ne sont pas toi pour moi.

Parce que nous nous écrivions beaucoup. Et parce que cette fois tu ne me répondras pas. En tous cas, pas ici, pas directement, pas comme ça. Je n'ai pas la légitimité de ceux qui te connaissaient depuis des décennies. Mais quelle importance au regard de la mort, au regard de la vie ? Nous étions tricotés serrés depuis quelques années, et nous pensions, enfin je pensais, que nous avions encore beaucoup de choses à partager... Je lis les mots de tous ceux qui sont spirituellement avancés, qui parlent de chemin, de gratitude, de paix, alors que je me débats entre mes larmes, ma colère, ma culpabilité. Lorsque la mort s'invite dans ma vie, je me demande toujours, ai-je assez aimé ?, et en ce qui te concerne, la réponse pour moi est clairement non (pour des tas de raisons qui n'ont rien à faire ici).

Je suis rentrée de vacances inquiète, fébrile, sans comprendre pourquoi, alors que tout allait bien dans ma vie. Mon âme savait. J'écris ces mots, même si je t'avoue que pendant quelques jours, j'ai vraiment douté de l'âme, et dû interroger ma foi et tout ce tralala. Les 3% de doute, de peur de la mort, de l'absence, de la séparativité, je les ai pris en frontal. Jusqu'à hier soir. Je suis sortie acheter des fleurs, une amie m'a pris sous son aile, il y a eu la cérémonie de Pierre au cœur de la nuit, tous ces rêves où tu es présent qui disent que le mur n'existe pas, que je peux choisir de regarder au-delà. J'ai alors senti une molécule de paix, une molécule de joie qui réémergeait au fond de moi. Un tressaillement infime. La vie repart. C'est bien comme ça.

Oh Guy, Guy, Guy... J'ai bien conscience qu'avec ton départ, je rejoue les autres morts de ma vie. Mon papa, lors de ma trentaine, mon ex-compagnon lors de ma quarantaine, et là, toi, pour ma cinquantaine. A chaque fois, de nouvelles prises de conscience, de nouveaux cheminements intérieurs. Je sais que tu m'invites clairement à ça, comme tu m'y as toujours invitée. Sous le choc, j'ai relu un mail que tu m'avais envoyé après le Bataclan et je le redis et j'entends ton rire, et ta voix qui dédramatise et qui me parle :

"On fait ce que tu as toujours fait et que tu fais tous les jours : tendre la main, apprécier les différences, cultiver l’inclusion et la fraternité humaine, sortir des préjugés.

Veiller sur nos états intérieurs, faire circuler la joie, la paix, l’amour en soi.

Être dans une sereine compassion (apporter de la lumière sur les situations) plutôt que dans une empathie qui mène au désespoir à force de s’identifier à celui qui est dans le malheur.

S’indigner, s’engager où l’on peut, mais dans la sérénité, pas dans la division.

Que faire d’autre que ce qui est toujours juste de faire ?

C’est le Chemin de Compostelle chaque jour, chère pèlerine."

Je repense alors à ce moment où tu es venu me consoler avant de t'envoler pour la Nouvelle-Zélande, à ta présence surprise avant mon départ pour Compostelle, à ton dernier anniversaire, à Saint-Barth bien-sûr, à Cabourg, à Saint-Pierre et Miquelon, je pense à tous ceux qui t'aiment, à Nicolas, à Pierre, à Marie-Lise, à Victoire, à Nicole, à Jacques, à Hervé, à Camille, et tous ces autres que je ne connais pas et qui pleurent aussi aujourd'hui. Je pense à David (Servan-Schreiber) qui avait, comme toi, beaucoup (trop?) donné : ni l'un ni l'autre, vous n'avez ménagé votre peine, pour offrir, partager, quitte à parfois vous oublier. Tu me témoignais de ton épuisement, de ta lassitude quelquefois à courir les routes, nous nous frictionnions à cause de ça, car je voulais que tu te ménages et tu ne te ménageais pas. Je te donnais alors mes remèdes, mes potions de fée, sans être dupe non plus. Je me souviens surtout de cette dernière conversation, tard dans la nuit, où tu me disais que tu ne savais pas si tu allais supporter tous ces évènements qui t'attendaient, ces malades, ces morts, si tu allais parvenir à faire face. Dans ma confiance naïve et un peu imbécile, je n'ai pas su, pas voulu t'écouter. Je ne savais pas que c'était la dernière fois que je je te voyais.

Je viens de tirer deux cartes des anges, la première parle de "discernement", l'autre de "naissance". Je pense que le message est clair. Je repense à mon fils, tout petit, alors que nous parlions de quelqu'un d'important dans nos vies qui avait disparu, et qui m'avait dit : "Ne t'inquiète pas, maman, il est parti vers la lumière". Je te souris à travers mes larmes, je ne m'inquiète pas. Tu es parti vers la lumière.

Visuel : Victoire Theismann pour Butterfly, Saint-Barth, été 2014.